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Le ghetto intérieur – Santiago H. Amigorena

4e de couv :

Buenos-Aires, 1940. Des amis juifs, exilés, se retrouvent au café. Une question : que se passe-t-il dans cette Europe qu’ils ont fuie en bateau quelques années plus tôt ? Difficile d’interpréter les rares nouvelles. Vicente Rosenberg est l’un d’entre eux, il a épousé Rosita en Argentine. Ils auront trois enfants. Mais Vicente pense surtout à sa mère qui est restée en Pologne, à Varsovie. Que devient-elle ? Elle lui écrit une dizaine de lettres auxquelles il ne répond pas toujours. Dans l’une d’elles, il peut lire : « Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement la rue Sienna est restée à l’intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés de déménager. » Ce sera le ghetto de Varsovie. Elle mourra déportée dans le camp de Treblinka II. C’était l’arrière-grand-mère de l’auteur.

Santiago H. Amigorena raconte le « ghetto intérieur » de l’exil. La vie mélancolique d’un homme qui s’invente une vie à l’étranger, tout en devinant puis comprenant la destruction de sa famille en cours, et de millions de personnes. Vicente et Rosita étaient les grands-parents de l’auteur qui écrit aujourd’hui : « Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né ». 
Ce roman est l’histoire de l’origine de ce silence.

Un ouvrage exceptionnel, un vrai coup de cœur ! <3 

Aujourd’hui, nous avons un choix énorme parmi la littérature de la Shoah, mais aucun roman, ni témoignage, ne m’a autant émue. La première vaque de ces ouvrages a été raconté par les personnes ayant vécu la Seconde Guerre Mondiale, ils sont beaux et parfois choquants. La plupart des ouvrages sont écrits par des auteurs étant nés plusieurs années après la guerre. Tout ce qu’ils savent et ce qu’ils racontent sort de leur imagination et d’archives étudiés pendant de longues journées. Bien évidemment, j’admire leur travail, en revanche le discours de ces ouvrages-là est très différent, on n’y trouve pas systématiquement de vraie sensibilité et de douleur profonde, marquées par cette histoire terrible, vécue. 

Pourquoi je trouve que « Le ghetto intérieur » est aussi exceptionnel ?

L’ouvrage de Santiago H. Amigorena se concentre sur l’effet de la guerre sur l’homme et pas tellement sur la guerre elle-même. Nous ne nous trouvons pas dans un village ou une ville occupés au centre d’« événement », ni dans un camp de concentration. Nous sommes loin de cela, en Argentine et nous apprenons seulement ce que le narrateur apprend à travers les journaux ou par les lettres de sa mère se trouvant à Varsovie. Mais ce n’est pas ce qui compte dans ce livre. Ce qui compte, c’est la transformation, je pourrais presque dire la destruction intérieure du personnage principal. Sa douleur et sa culpabilité de ne jamais insister pour faire venir sa famille à Buenos Aires et probablement sauver la vie de ses proches. 

On dit que cet ouvrage parle du silence. Je suis tout à fait d’accord. Sauf que, ce silence nous raconte beaucoup, il est très fort, brouillant. L’idée que le héros s’enferme et ne parle plus, peut nous sembler étrange, perturbant. De quoi l’auteur parle-t-il, alors ? Que se passe-t-il dans ce livre ? Oui, c’est vrai, le personnage ne parle plus, il s’éloigne complétement de sa famille, il laisse tomber toute sa vie. En revanche, ce que nous entendons (lisons), ce sont ses pensées qui se cumulent sans cesse à l’intérieur de sa tête. Son propre ghetto, une prison intérieure, qu’il se construit lui-même.

J’avais dit que c’est l’effet de la guerre sur l’homme qui joue un rôle très important. En effet, l’auteur  raconte l’histoire de son grand-père. Il avoue qu’il a souffert à cause de son silence, son ignorance (pas vraiment voulu) envers lui et sa famille. Qu’est-ce qu’un homme devient après avoir vécu la guerre (même de loin), après avoir perdu sa famille, après n’avoir pas fait des efforts pour la sauver… ?

Nous connaissons beaucoup plus de témoignages de personnes ayant décidé de vivre pleinement leur vie après la terreur vécue lors de la Seconde Guerre Mondiale. Ainsi, d’apprécier ensuite chaque moment, de s’ouvrir et de continuer d’aimer. Dans « Le ghetto intérieur », nous voyons plus un fantôme qu’un homme. L’homme qui a choisi de s’enfermer et de se taire. Malheureusement, en  faisant beaucoup de mal à toute sa famille. Ce mal qui n’a pas été oublié par Santiago H. Amigorena et a donné la naissance à cet ouvrage unique. 

La construction de l’ouvrage

Il faut que je le dise, j’adore le style et le langage de l’auteur ! Je le trouve splendide, réel et touchant. C’est de la pure poésie et un vrai plaisir de lecture, malgré un sujet si difficile ! J’ai  surtout beaucoup aimé les répétitions et les phrases courtes, qui accentuent la tragédie et les émotions :

« Se taire. Oui, se taire. Ne plus savoir ce que parler veut dire. Ce que dire veut dire. Ce qu’un mot désigne, ce qu’un nom nomme. Oublier que les mots, parfois, forment des phrases. » 

(p. 121)

Conclusion

« Le ghetto intérieur » est le premier ouvrage de cet auteur. J’espère que nous aurons l’occasion d’en lire beaucoup plus ! Pour moi, c’est un grand roman, à lire obligatoirement ! Encore un petit plus pour l’auteur, qui connaît tellement bien l’histoire de la Pologne. Je suis agréablement surprise ! Et enfin quelqu’un, qui a le courage de parler de l’antisémitisme polonais. Dans des ouvrages polonais, ou même français, il est très rare d’exposer ce point de vue !

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